chez GameWard, le sport au cœur de l’Esport


REPORTAGE – Le club esportif GameWard dispose d’une salle de musculation et d’un nutritionniste pour le bien-être de ses joueurs. Bien plus qu’une mode dans le monde compétitif des jeux vidéo.

Au coin d’un premier couloir aux murs blancs, une vaste salle de séjour est plantée. On y trouve un canapé, un écran de télévision, un plateau d’échecs, un piano et même une cuisine américaine aux tons sombres. L’heure du déjeuner est à peine passée qu’un chef cuisiner s’attelle déjà à la préparation du dîner. Bienvenue à GameWard, club d’Esport basé à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), où les jeux vidéo ne sont pas l’unique point de passage. En déambulant dans le complexe de 600m², on tombe vite sur une salle de musculation riche d’haltères, de ballons et de tapis de gym. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg dont est responsable Clément Thillier, nutritionniste chez GameWard depuis 2019. Sa mission : «améliorer les performances» des joueurs à travers ses connaissances en nutrition, en préparation physique et en neuro-cognition.

« Tout ce qu’on a récupéré vient d’autres sports, comme la Formule 1 pour la réactivité, des échecs pour la réflexion, ou des activités de double tâche comme le piano. »

Clément Thillier, nutritionniste chez GameWard

Dans de nombreuses disciplines, le déclin du sportif ne se présente, en général, qu’après 35 ans. Dans l’Esport, la carrière professionnelle est à son crépuscule dès 25 ans. «On ne saurait pas dire si c’est parce que les performances cognitives sont amoindries, ou si les équipes font moins confiance à des joueurs de cet âge-là. Est-ce la conséquence d’une mauvaise hygiène de vie entre 16 et 25 ans ?», interroge Clément. Là où les footballeurs, rugbymen et tenniswomen ont des programmes d’entraînement adaptés afin de durer dans le temps, les Esportifs pataugent. «Aucune recherche n’a été faite dans l’Esport, regrette Clément. Tout ce qu’on a récupéré vient d’autres sports, comme la Formule 1 pour la réactivité, des échecs pour la réflexion, ou même des activités qui font travailler la double tâche comme le piano. Tout ça nous aide à créer des protocoles.»

Jouer à des jeux vidéo à haut niveau, cela demande des réflexes et une coordination œil-main d’exception. Et donc des exercices adaptés lorsque le joueur lâche sa manette. «Par exemple, jongler avec des balles et réciter l’alphabet, présente Clément. Ou bien je pointe une direction, et le joueur doit regarder le plus rapidement possible dans la direction que je montre et pointer à l’inverse.» Cohérent pour améliorer la fameuse performance. L’idée de pratiquer une activité physique, elle, laisse songeur. Mais les joueurs la défendent. «Pouvoir reprendre le sport, c’était le top», se réjouit Marc Pardaille, dit Marcote. Amateur de rugby, le jeune homme de 20 ans se sent «bien mieux physiquement et mentalement» depuis que GameWard le pousse à «se dépenser, se libérer».

Julien Benneteau au chevet des joueurs

Esprit sain dans un corps sain. «Ça fait partie d’un tout, d’un état d’esprit et de valeurs qu’on veut instaurer chez GameWard», développe Julien Benneteau. L’ancien tennisman, retraité des courts depuis 2018, a été nommé directeur sportif du club un an après avoir raccroché la raquette. Il passe régulièrement à Boulogne-Billancourt pour apporter son passé «à la fois de joueur et de capitaine de l’équipe de France» féminine de tennis. L’ex-numéro 25 mondial sait combien physique et mental vont de pair. L’apport de Benneteau «est même un peu plus sur l’aspect mental que physique», de son propre aveu. «L’idée, c’est aussi qu’il insuffle la motivation aux joueurs en les faisant passer de joueurs talentueux à des joueurs professionnels», précise Clément.

Un écosystème qui fait sens pour Loïc Dubois, dit Toucouille, qui a été élu meilleur joueur de la Ligue française sur le jeu League of Legends en 2021. «Clément nous a beaucoup aidés sur la gestion du stress, pour bien dormir et bien manger», savoure le joueur de 18 ans, qui préfère «manger un plat équilibré plutôt que de s’enfiler un McDo juste avant de jouer». L’arrivée récente d’un chef cuisinier s’inscrit dans cette idée, afin de remplacer les commandes via un traiteur. «Ça mettra un cadre avec des horaires précis, se réjouit Toucouille. Ce ne sera plus l’un mange à 13h, l’autre à 15h. C’est mieux de manger tous ensemble.» Le cliché du joueur sandwich dans la main gauche et main droite sur la souris, c’est l’équivalent du rugbyman à la troisième mi-temps. Au niveau pro, c’est impensable. Comme de négliger les nuits réparatrices.

Une qualité de sommeil «désastreuse» dans l’Esport

Chez les Esportifs, «la qualité du sommeil est désastreuse, remarque Clément. Pourquoi ? Parce que qui dit écran dit lumière bleue, donc moins de production de mélatonine (l’hormone du sommeil, ndlr). On a un mauvais équilibre, une fatigue chronique qui s’accumule et qui a un impact désastreux au niveau des performances cognitives.» Enfin, un petit chantier du quotidien pour les gamers, c’est la posture. N’avez-vous jamais ressenti une douleur au dos ou au bras après être resté assis trop longtemps devant un ordinateur ? «On constate beaucoup de problèmes au niveau du poignet» chez les gamers, soulève Clément. En janvier 2021, la star italienne du jeu Call of Duty, Thomas Paparatto dit ZooMaa, prenait sa retraite à cause d’une blessure au pouce, où il avait été opéré par le passé. Il n’avait que 25 ans.

« Dans l’Esport, les joueurs s’abîment vite vu qu’ils sont sur leur chaise et qu’ils font ça toute la journée. »

Toucouille, joueur professionnel

Toucouille, qui souhaiterait éviter le même destin, n’est pas surpris : «dans l’Esport, les joueurs s’abîment vite vu qu’ils sont sur leur chaise et qu’ils font ça toute la journée. Avant même d’être joueur pro, ils faisaient ça. C’est aussi pour ça que les carrières sont un peu courtes dans ce milieu.» En plus des astuces qu’il distille, Clément Thillier envisage «pour projet de thèse de créer une sorte de gant connecté, qui calculerait l’angle du poignet pour savoir si on est dans une bonne posture ou pas».

C’est l’un de ses chevaux de bataille, avec la personnalisation du suivi, non seulement en fonction de l’individu mais aussi de son jeu. «Au niveau du traitement de l’information, j’observe des différences selon le jeu vidéo, note Clément. Un joueur Fornite aura une réactivité très importante au niveau attentionnel, alors que la mémoire sera plus développée chez des joueurs de Starcraft (jeu de stratégie, ndlr).» Mais s’ils veulent performer et, pourquoi pas, s’illustrer aux Jeux Olympiques, où l’idée d’y voir du jeu vidéo relève de moins en moins du fantasme, il leur faut suivre un chemin strict. Un chemin de sportif.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*